La schizophrénie du Cancer

11 Novembre 2015

Nous sommes le 11 novembre, il fait 25 degrés. Tout est normal. A quelques choses près, nous sommes à la veille de la COP 21, le congrès international pour la sauvegarde de la planète et nos politiques ergotent sur 2 ou 3 degrés à inscrire sur leurs objectifs. Personne de haut placé ne va mettre en doute les grandes firmes comme Novartis ou Monsanto et bien d'autres encore. Personne dans ces oligarques ne prendra le risque de revenir sur les principes du capitalisme qui sont de produire toujours plus, au risque de façonner du poison alimentaire. Personne dans ces élus du peuple ne dira qu'il vaut mieux éviter de boire de l'eau du robinet et que celle qui est dans les bouteilles plastiques n'est pas mieux. Personne, même au cœur du système médiatique ne prendra le risque d'affoler la population en expliquant que dans quelques années le nombre de cancer sera multiplié par 30.

Tout est normal, tout va bien. Les labos qui produisent les traitements palliatifs pour nos cancers n'ont jamais eu autant de perspectives de rentabilité. Comble de l'ironie, des sociétés comme Novartis produisent à la fois des pesticides et des médicaments contre le cancer.

Après les substances qui nous ont développé nos cancers, nous ingurgitons d'autres produits qui vont nous prolonger la vie de quelques mois ou de quelques années. Une période où le malade, quel qu'il soit va muter au rythme des effets secondaires.

Au-delà des transformations physiques, des douleurs, des nausées et des insomnies, des pertes d'autonomie, l'effet le plus intrusif est sans aucun doute le changement d'humeur. J'ai longuement discuté avec d'autres malades et avec un grand nombre d'accompagnants et tous sans exception confirme ce bouleversement de la personnalité du malade. Certes, les cancéreux savent en général que leurs avenir est plus qu'incertain et ce fait peut jouer sur le moral au point de modifier considérablement le comportement de chacun, mais ces changements dépassent de loin ces états d'âmes.

Il faut bien comprendre que les personnes atteintes par un cancer subissent ces chambardements sans pouvoir intervenir. Neuf patients sur dix ne sont pas ou mal accompagnés sur le plan psychique. Le cancer est avant tout un dérèglement des cellules qui va bouleverser toute la chaine immunitaire. La personne concernée va le plus souvent monopoliser toute ses forces pour lutter contre cet intrus. Il est très difficile d'imaginer la résistance qu'il faut mobiliser pour capter ces ressources au plus profond de son être tant qu'on n'y a pas été confronté. C'est surement là d'ailleurs que nait ce problème de déficit de la communication et d'ouverture d'esprit quelque peu désorganisé.

Comme tous malades, je ressens cet impact sur mon humeur et ma façon de penser. Je ne vous parle pas là de mon analyse des priorités qui bien entendu ne sont plus les mêmes. Je vous expose le ressenti d'un profond changement de la personnalité qui progressivement bouscule mon quotidien, comme un dédoublement de la personnalité, une forme de schizophrénie ou l'un de mes personnages serait en conflit permanent avec le reste du monde. J'ai beau ne plus avoir les mêmes priorités, j'ai un mal fou à prendre des décisions. Mes réactions entrainent de l'incompréhension de mon entourage et provoque des crises où chacun va se cloitrer dans son univers.

Mon oncologue commence tout le temps chacune de nos rencontres par : " Comment allez-vous Monsieur... ". Mais à qui s'adresse-t-il ?

Les dommages créés par ce changement de comportement ne s'arrêtent pas là. Je vous exposais il y a quelque temps mon impératif de vivre avec un objectif, de vivre avec le futur en faisant abstraction du présent. Ce besoin de faire des projets et de les mener à bout. Quand l'un de mes esprits part dans ce sens, je ne suis plus malade. Je suis comme tout un chacun avec des projets concrets et ne focalise plus mes forces sur cette lutte inégale. Une certaine forme de résilience qui me donne des ailes. Depuis un mois je suis en pose thérapeutique pour un trimestre suite à la chimio et ce délai sans traitement particulier accentue ce sentiment de liberté ; pour autant j'ai du mal à franchir le pas et à faire un choix. Je voudrais changer radicalement d'atmosphère, changer de maison, changer de région. C'est également un impératif économique qui au travers d'une transaction maitrisée me permettrait de mettre ma famille à l'abri du besoin et de m'assurer " mes vieux jours ". On ne peut pas mieux choisir pour construire un avenir, ça dépasse très largement les symboles.

Mon autre moi ne perd pas de vue l'avis de mon oncologue qui lors de ma dernière question existentielle n'était pas prêt à parier sur ma tête à 5 ans.

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