La double peine, cancer et précarité

22 oct 2013

« On commence à avoir des patients qui ont faim », s’alarme le Pr Laurent Zelek, selon lequel le phénomène de précarité liée au cancer, aujourd’hui manifeste en Seine-Saint-Denis, « existe à bas bruit ailleurs et est annonciateur de ce que l’on va bientôt voir un peu partout ». Cruelle ironie, alors que les autorités sanitaires multiplient les messages incitant les patients à avoir une alimentation saine… On en est bien loin.

Bien entendu il y a malheureusement trop de personnes qui sont déjà dans la misère sociale avant d’être malade, et dans ces cas le cancer devient vite un fléau qui va les diminuer encore plus. En France nous avons une prise en charge sociale importante, pourtant bon nombre de malades vivent très mal leur cancer.

Et puis, il y a les autres, ceux qui ont un confort minimum ou plus et pour qui aussi bien dans leur esprit que dans le jugement de tout à chacun, il serait indécent de se plaindre, Pourtant, tout va très vite, il n’y a pas besoin d’être socialement fragile pour sombrer dans cette précarité, la recette est simple et bien connue des services sociaux qui ne font rien. Dans un centre anti cancer comme l’ICM de Montpellier, il y a plus de 1000 soignants et plus de 150 médecins, tous les malades sont atteint du cancer, ici on ne soigne pas la grippe, et il y a une seule assistante sociale. Cette femme, je l’ai rencontré il y a déjà plusieurs mois pour l’alerté sur une situation que je sentais venir, mon dossier ne lui est pas resté dans les mains bien longtemps, « je ne peux rien pour vous, monsieur »…

Ensuite, tout va très vite. La fatigue qui accompagne tous les malades du cancer va être le premier facteur qui va vous faire sombrer dans l’antre de la précarité et vous en serez le seul fautif. Cette fatigue insidieuse vous empêche petit à petit de réfléchir et diminue votre acuité au travail, comme tous les responsables d’entreprises, j’ai voulu trop en faire et je l’ai fait de travers. J’ai pris la décision de m’arrêter trop tard, le mal était fait, j’avais déjà perdu mes plus gros clients et cassé la réputation de l’entreprise. Hier florissante, aujourd’hui au bord du dépôt de bilan. Excès d’orgueil ou refus d’accompagnement par les administrations, le résultat est là, c’est ma faute…

Les banquiers, mes amis les banquiers, comment les remercier de leur grande mansuétude de m’accorder certaines facilités d’une main en me contraignant de l’autre. Du temps où j’avais sur mes comptes de quoi vivre avec toute ma famille pendant une bonne année, je n’avais jamais de contact, même quand je cherchai à les joindre. Aujourd’hui, au rythme des coups de téléphone et des lettres avec agios, ils se soucient beaucoup de mes problèmes de santé. L’un d’eux avec son slogan « Le bon sens près de chez vous » est même capable de se positionner en tant que concurrent de mon entreprise en vendant lui-même des services de création de site Internet à des prix cassés par rapport à ce que tous font sur le marché du Web. Hé oui votre banque peut vous vendre du site Internet, demain vous pourrez surement y acheter vos chaussures ou vos casseroles. Ça signifie que son bon sens va lui permettre de se donner le pouvoir de me mettre en cessation de paiement en même temps qu’il récupère ma clientèle. Vous conviendrez qu’il n’y a pas mieux pour me garantir une tranquillité d’esprit qui m’aiderait bien dans ce voyage avec mon cancer.

Enfin, cerise sur le gâteau, il y a les assurances. Il est vrai qu’aujourd’hui il existe une grande confusion entre les assureurs et les banquiers au point de ne plus savoir qui est qui. Ne croyez surtout pas que les assurances sur vos prêts vont vous garantir la tranquillité en cas de gros problème de santé.
Les assurances que j’ai contracté avec mes différents prêts doivent contractuellement prendre en charge mes échéances passé 91 jours de mon premier arrêt pour longue maladie, mais pour prendre en charge ces échéances, il faut d’abord remplir un dossier, et pour le remplir il faut le recevoir. C’est là que le bât blesse, ça doit être le facteur qui est trop lent…
Le scénario est bien prévu à l’avance, c’est le banquier qui lance la demande à l’assureur, l’assureur prend tout son temps, le découvert se creuse et le banquier vous transmet sa compassion à grand coup d’agios sur un découvert qui n’est pas de votre fait, mais bien là. Ensuite il va falloir quand il arrivera compléter ce dossier, et là sans l’aide de votre banquier vous ne pourrez pas le faire dans un délai qui correspond à vos besoins. Il va falloir prouver que vous ne cherchez pas à arnaquer l’assurance, remonter dans le temps pour répondre à une enquête minutieuse sur votre état de santé avant la signature du contrat. Là encore, tout est fait pour vous aider à mieux vous reposer, mieux dormir, ne pas vous inquiéter sur l’avenir de vos proches…
Il faut en moyenne huit mois pour que l’assurance accepte de prendre en charge ce qu’elle vous doit contractuellement, certes avec un effet rétroactif du fait du temps consacré à l’étude du dossier, mais néanmoins huit mois pendant lesquels votre découvert va atteindre des sommets que votre banquier n’acceptera pas.

En 2011 juste avant l’annonce de mon cancer, ma situation professionnelle n’avait jamais été aussi florissante et enrichissante. La semaine dernière, nous n’avons pas fait de courses hebdomadaire pour remplir le frigo pour les huit jours à venir, expérience de bobos pour certains, véritable douleur dans les faits. Bien entendu nous ne sommes pas morts de faim, comme tous nous avions peut être trop de réserves et avec un peu d’imagination, des plats simples peuvent être très bons.

Je ne suis pas à plaindre, propriétaire de notre villa, et de nos deux voitures, nous pouvons passer l’hiver à manger des pâtes bien installé dans nos fauteuils en cuir devant l’écran plasma, mais à cette allure, ça ne durera pas deux saisons.

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